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7 Février 1952, Lettre du Cardinal au Marquis de Belleval Suggérer par mail

 

                                                                                                                                                   ROME Via Po 25 C
                                                                                                                                                   Le 7 Février 1952

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous accuser réception pour le volume que vous m'avez fait envoyer par les Editions du Conquistador. Je vous remercie pour le souhait que vous avez formulé, de me voir pratiquer d'une façon plus parfaite les vertus chrétiennes. Vous avez raison de penser que c'est seulement par la pratique de ces vertus que le salut du monde peut être assuré. J'espère que vous voudrez bien m'aider par le secours de vos prières. Ce n'est pas, malheureusement, l'exemple de votre livre qui pourrait m'entraîner. En le feuilletant, j'ai lu ce que vous dites du R.P. Thierry d'Argenlieu. Ce passage n'est pas fait pour m'encourager à lire votre livre.

Si vous avez souhaité de me voir pratiquer la charité, c'est sans doute parce que vous avez lu le passage que Me Isorni m'a consacré dans le volume qu'il a publié récemment. Comme ce passage a été motivé par une lettre que j'ai adressée aux défenseurs du Maréchal, lorsqu'ils m'ont demandé de signer une pétition tendant à le faire sortir de prison, je vous envoie ci-joint une copie de ma lettre.

Il est vrai que je n'ai pas été favorable au Gouvernement de Vichy, mais je n'ai manifesté mon sentiment que dans un petit nombre de lettres, d'ordre privé, n'ayant jamais eu à faire de politique, ni en France ni ailleurs. C'est d'ailleurs le témoignage d'un excellent ami du Maréchal Pétain qui m'a empêché de lui être favorable. J'ai teavaillé pendant plusieurs mois, à l'Etat_Major de l'Armée, en 1916 et 1917, avec un officier, qui avait été préparé à l'école de guerre par son école d'alors, le Colonel Pétain. Cet offier s'appelait de Marenches. Il était lieutenant, avant la guerre, au régiment d'Arras. Il a combattu comme capitaine breveté et, lorsque après la guerre le Maréchal s'est constitué un état-major, il a été appelé par lui pour faire partie de cet état-major avec le grade de Chef de Bataillon. Or, un jour que le journal "La Croix", vers la fin de la bataille de Verdun avait fait l'éloge du Maréchal Pétain en le présentant comme catholique, mon camarade de Marenches me dit qu'il y avait erreur, que son ancien chef ne pratiquait aucune religion, n'avait aucun principe, ni philosophique, ni religieux, ni même moral.

Lorsque les membres du Parlement Français  - qui n'ont pas été écartés arbitrairement de la réunion où on a voté pour constituer le Gouvernement de Vichy -, ont donné leur vote au Maréchal, j'ai pensé que leur choix n'était pas heureux, parce que un homme qui n'avait pas de principes ne pouvait, à mon sens, lutter à armes égales avec un homme comme Hitler qui savait fort bien ce qu'il voulait. J'ai pensé et dit que le Maréchal ne pourrait que louvoyer, mais je n'ai conseillé à personne de lui désobéir. Même en jugeant que l'Assemblée qui l'avait nommé, si elle avait été une assemblée privée, disons une assemblée d'actionnaires, n'aurait pu discuter valablement, parce qu'une partie de ses membres avait été exclue arbitrairement de cette assemblée, j'ai pensé et dit que l'on devait se comporter vis-à-vis du Gouvernement de VIchy comme vis-à-vis de tout Gouvernement de fait.

D'autres circonstances m'ont rendu antipathique le Gouvernement de Vichy. En voici la principale. Le Chef de l'Etat, pour des raisons que je ne juge pas, a voulu faire croire aux catholiques de France qu'il était catholique comme eux. Or, il a démontré dans son attitude privée, qu'il n'avait pas la foi et il a vécu jusqu'en Janvier 1943 dans un état de concubinage, inadmissible pour qui pense chrétiennement. Vous savez certainement que la femme du Maréchal a épousé d'abord M. de Hérain. Je ne sais pas à quelle date le Maréchal a commencé à vivre avec elle, ni à quelle date ils ont pu se marier civilement. La question ne m'intéresse pas d'une façon particulière. Mais je sais que Mme de Hérain a obtenu deux sentences, une de l'officialité de Paris le 30 Janvier 1929 et une de l'officialité de Versailles le 18 Mars de la même année. Ces deux sentences, dont la conformité constituait la chose jugée, déclarait que sa première union était entachée de nullité. Le Maréchal Pétain et l'ex-Madame de Hérain auraient donc pu se marier religieusement. S'ils ne l'ont pas fait, c'est parce que le Maréchal tout au moins ne voyait aucun intérêt à vivre conformément aux lois de l'Eglise.

Bien plus, lorsque pour des raisons que je soupçonne, mais dont je ne suis pas sûr, ils décidèrent de régulariser leur situation vis-à-vis de l'Eglise, le Maréchal nevoulut pas faire venir un prêtre dans sa chambre, comme il aurait été si facile, pour échanger le consentement mutuel. Il préféra, pour ne pas être obligé de se confesser, faire un acte de procuration. C'est cette procuration qui a servi dans la cérémonie, ou l'official de Paris a répondu oui en son nom. Vous pouvez interroger la Maréchale sur l'exactitude de ces faits, ou procéder à telle vérification que vous voulez. Je suis absolument certain de ce que j'affirme, ignorant la date exacte du mariage, que je sais seulement être située entre le mopis d'Octobre 1942 et loe printemps de 1943.

Ce que je sais aussi, et non mloins certainement, c'est que le ministère de la Guerre, lorsque le Maréchal Joffre quitta le commandement des armées françaises, refusa absolument la nomination du Maréchal Pétain. C'est le Général de Castelnau qui aurait dû être nommé. Il ne le fut pas parce qu'il était catholique.

Si, après l'échec du Général NIvelle, qui avait été nommé alors qu'il était sous les ordres du Général Pétain a été choisi, c'est que le Ministre de la Guerre avait changé. Le Maréchal Foch, catholique, n'est arrivé au poste qu'il devait occupé que grâce aux alliés.

On m'a prié de divers côté de publier quelque-chose pour répondre au livre de Me Isorni. Je n'ai pas l'intention de le faire. Mais, chaque fois que quelqu'un s'adresse à moi pour avoir une explication, je la lui donne car je ne regrette rien de ce que j'ai pensé et dit. Je ne cesse pas de m'occuper des gens qui ont été obligés de quitter la France et ne peuvent pas y rentrer, parce qu'ils ont obéi aux suggestions du Maréchal Pétain. J'ai dit à Maître Isorni que je ne ferai pas de démarche en faveur du Maréchal aussi longtemps qu'il y avait des gens qui étaient condamnés à vivre hors de France, tout simplement parce qu'ils lui avaient obéi. Ce que Maître Isorni juge un manque de charité envers un, est accompagné d'un cerain nombre d'actes de charité envers beaucoup. Je puis ajouter que pas un de ceux que j'ai secouru materiellement et moralement, n'a jamais reçu de Pétainistes en France le moindre secours en argent ou autre.

Veuillez agréer, Monsieur, mes sincères salutations.

Signé: Eugène, Cardinal Tisserant,
             Evêque d'Ostie, Porto et S.Ruffina

 

 

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