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28 Février 1952, Réponse du Marquis de BELLEVAL au Cardinal Suggérer par mail

 

Paris, le 28 Février 1952

Monseigneur,

Je remercie bien vivement Votre Eminence de m'avoir si généreusement éclairé sur le monde de ténèbres ou nous sommes plongés. Pour que l'imposture ait pu s'y implanter aussi solidement, il nous faut songer aux bouleversements de l'Apocalypse qui égareront les esprits au point de faire prendre le démon pour le Fils de Dieu. Nous ne nous garderons jamais trop, puisque vous m'avez appris, Monseigneur, que les suppôts de Satan avaient pris pied jusque dans vos antichambres et que nous avons aussi la tâche de vous défendre contre eux.

En parlant ainsi je m'expose à ce que Votre Eminence me réponde qu'Elle est de taille à se défendre seule puisqu'il ne s'agit ici pour le présent, un présent qui ne durera peut-être pas très longtemps, de la seule défense de l'esprit, dont la meilleure arme est la prière, et que je ne doute pas que vous sachiez mieux que moi manier cette arme si efficace, dont les bons servants multiplient les effets par le renfort illimité que leur apporte la Toute-Puissance Divine.

J'exprime ainsi, Monseigneur, que j'ai trop le respect de la discipline et de la hiérarchie pour m'insurger contre les jugements de Votre Eminence.

Mais vous ne me contredirez pas si je prétends que vos jugements sont humains et susceptibles d'être entâchés d'erreurs pour que notre devoir ne soit pas de lutter pour le triomphe de la Vérité, de la Justice et du bon Droit, selon les préceptes de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Je serai désolé, Monseigneur, de blesser Votre Eminence en quoique ce soit et je lui demande humblement de bien vouloir excuser une franchise à laquelle je suis aussi incapable de renoncer qu'à la totale sincérité avec laquelle j'ai conscience d'avoir écrit mon livre.

Cela posé, et pour répondre exactement à votre lettre, il est pénible, Monseigneur, de voir votre pourpre couvrir les grimaces, les sandaleuses incorrections et les cruautés de M. Thierry d'Argenlieu. Je concevrais qu'elles vous aient péinées car, pour commencer sa triste carrière, son attitude bien connue à Libreville, rapportée dans mon livre: "Le cri de la France" eut été digne de tous les mépris chez un ennemi. Comment pouvez-vous la qualifier chez un compatriote, et surtout quand celui-là ose se dire chrétien? - Si c'est là, dîtes-vous, ce qui ne vous encourage pas à lire mon livre, vous m'en verrez désolé car je ne pourrai concevoir qu'un Prince de l'Eglise du Christ puisse fermer le yeux devant la Vérité, dont j'ai le plus scrupuleux souci, sans manquer à la loi chrétienne de la charité, car s'il n'est aps de charité sans justice, il n'est pas davantage de justice sans vérité.

Puisque vous pensez, et je vous suis fidèlement sur ce terrain, que c'est seulement par la pratique des vertus chrétiennes que le salut du Monde peut être assuré, ma faible intelligence se refuse à comprendre comment cous pouvez accorder tout cela?

Alors, vous avez bien compris le sens de ma dédicace, exprimant avec la courtoise modésetie dont je ne saurai me départir, mon souhait de vous voir entendre le cri de la France et son sens chrétien.

Votre Eminence aurait tort de penser que Maître Isorni m'ait en rien influencé, car mon livre était sous presse quand le sien a paru et je n'ai pas souvenance du passage qu'il vous aurait consacré.

Je ne conçois pas pas comment votre antipathie pour le "gouvernement de Vichy" a pu commander votre antipathie à l'égard du Maréchal. Je suis d'autant plus libre pour vous répondre que je ne fais moi-même pas de politique et n'ai d'autre souci que le salut de la chrétienté et de mon pays, réalisables seulement dans la Justice et la Probité. Après le régime taré qui nous avait conduit à la défaite, le Maréchal ne pouvait vraiment pas changer les hommes en un clin d'oeil. Il fut d'ailleurs de moins en moins libre dans le choix de ses collaborateurs. Il y eut parmi eux des moins bons et même des mauvais, comme des meilleurs. Il en est d'ailleurs parmi ceux-là qui sans vergogne, jouèrent les judas et abandonnèrent le Chef quand ils crurent profitable de passer du côté ou des places pouvaient leur être réservées. L'appelation "Gouvernement de Vichy" me semble donc une appelation bien vague et s'appliquant à des éléments changeants dont la réunion ne cahait pas les diversités de qualités, de caractères ou de tendances.

Quant au témoignage de M. de Marenches, il me semble bien fragile. Les paroles ou les médisances, motivées ou non, d'un subalterne sont en effet bien peu de chose à côté des faits, et Votre Eminence ne peut refuser au Maréchal le mérite d'avoir inspiré un grand souffle chrétien et suscité l'enthousiasme pour la renaissance de la France éternelle, de la France chrétienne. Comment pouvez-vous prétendre qu'un homme ayant inspiré un tel redressement des esprits et des coeurs, dans le culte des vertus traditionnelles françaises, n'avait pas de principes?

Je ne m'étendrai pas sur la parfaite légalité et l'indiscutable régularité du gouvernement du Maréchal, car c'est une vérité historique, brièvement mais très exactement rappelée dans "Le cri de la France". Il n'est pas juriste honnête qui ne puisse prétendre, par contre, que le Gouvernement qui lui a succédé était totalement illégal et arbitraire.

Votre Eminence, Monseigneur, reproche au Maréchal de n'avoir pu que "louvoyer" alors que la plupart de Français admirent comme moi sa politique et la maîtrise avec laquelle il fut le sul à pouvoir "louvoyer" ainsi, pour employer votre expression: Pour conduire le vaisseau "France" au milieu des champs de mines semées sur sa route et parmi les écueils qu'il fallait éviter, j'aimerais vous voir proposer maintenant un autre capitaine que lui.

Si vous osez prétendre que le Maréchal n'avait pas de principes et ne pouvait, de ce fait, tenir tête à Hitler, si vous osez lui reprocher de n'avoir pu lutter à armes égales avec l'ennemi, votre aveuglement étonne quand il apparaît trop clairement que ce sont les principes et la valeur du Maréchal qui lui ont permis, pendant plus de 4 ans, de préparer la victoire en palliant la faiblesse et l'infériorité de nos armes.

Si pour votre Eminence, le Maréchal n'avait pas de principes, penseriez-vous que ceux-là qui ont clamé le chant du "départ", pour éviter d'avoir à tenir tête à l'ennemi, en avaient davantage? Si le devoir d'un Commandant de bâtiment est d'abandonner son bord, celui d'un Chef d'abandonner sa troupe et celui d'un Chef d'Etat d'abandonner la Nation dont il a la charge, avoir des principes, selon vous, la suppression de tous les principes; Nous sommes en pleine Apocalypse. Pour employer un langage plus évangélique, iriez-vous chanter les louanges du berger qui abandonnerait ses brebis?

Vous vous étendez beaucoup, Monseigneur, sur la vie privée du Maréchal avant son mariage. Peut-être aurai-je un jour la liberté et le loisir de vous répondre en détail. Je me contenterai de dire aujourd'hui que cette question est tout-à-fait en dehors de notre sujet. On ne juge pas un homme public, surtout quand il a cette importance, sur son comportement intime à quelque époque de sa vie.

En agissant ainsi, comment jugerez-vous beaucoup de nos rois "très chrétiens" qui ont cependant fait et maintenu la France chrétienne malgré des faiblesses ou des fautes qui n'ont pas nui à leurs qualités de commandement ou de Chef d'Etat, et qui sont pour certains la condition de l'équilibre dans l'exercice de leurs qualités de lucidité et d'énergie dans l'accomplissement d'une tâche redoutable. Votre Eminence, serait-elle, Monseigneur, plus sévère que le Christ: "...Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre".

Je ne sais pas davantage comment la réputation du Maréchal Pétain pourrait avoir à souffrir du fait que le Ministre de la Guerre avait refusé, dites-vous, sa nomination comme Commandant en Chef de l'armée française, aussitôt après le départ du Général Joffre. Nous savons la valeur qu'il faut attribuer aux décisions d'hommes politiques qui passent. Vous ne reprochez pas je pense, au Maréchal Lyautey de n'avoir pu assumer que pendant trois jours la charge de Ministre de la Guerre, pas plus que vous ne reprochez au Général de Castelnau, que nous avons tous vénéré, de s'être vu opposé des moeurs partisanes. En disant que le Maréchal Pétain fut mis à la tête de l'armée française tout simplement parce que le Ministre avait changé, vous posez une question: le Ministre précédent avait-il raison? - Son successeur avait-il tort? - L'Histoire a répondu.

Votre Eminence serait-elle assez hostile au Maréchal Pétain pour ne tenir aucun compte des résultats obtenus par lui dans la conduite de la guerre?

Je sais qu'il est des gens pour avoir essayé et essayer encore de fausser l'Histoire. Ils n'y sont jamais parvenus.

J'ose espérer, Monseigneur, que votre Eminence ne m'en voudra pas si je pense que malgré votre grande érudition il est des sujets sur lesquels vous pouvez être mal averti, parce qu'ils sont trop étrangers à votre ministère. C'est ainsi qu'en conscience mais seulement jusqu'à plus ample informé, vous pouvez dire: "Je ne regrette rien de ce que j'ai pensé et dit".

Je ne puis terminer sans exprimer à votre Eminence la reconnaissance que nous partageons pour Elle avec les Français qu'Elle daigne protéger et qui ne peuvent rester en France. Je pense cependant que parmi eux il s'en trouve peu dans cette situation pour avoir simplement obéi aux suggestions du Maréchal. Si ce prétexte a été retenu pour les plus éminents d'entre eux, alors que leur désir d'union des Français selon les directives françaises et chrétiennes du Maréchal risquait de mettre obstacle aux entreprises désastreuses et sordidement égoïstes de nouveaux occupants, beaucoup d'autres n'ont pu, hélas!, entendre les dernières paroles libres du Maréchal, disant; " Suivez-moi, ne me dépassez pas".

J'implore votre indulgence à l'égard de ceux qui ne vous envoyé aucune aide pour vos protégés. La situation de plus en plus difficile de beaucoup d'entre nous empêche trop souvent la charité de se manifester par des versements de fonds, surtout au-delà de nos frontières. Je dois ajouter qu'il en est parmi nous qui assument de très lourdes charges pour remettre à leur place en France des Français de qualité sortant de prison après avoir subi une spoliation totale. En tous cas, les personnes à qui je fais allusion ne sont pas plus "pétainistes" que moi et cette appelation les désoblige comme moi-même. Le Maréchal ne s'est jamais abaissé à avoir un parti. En défendant le Maréchal nous défendons la France et ses gloires; nous demandons le respect pour le sacrifice qu'il consomma sur l'autel de la Patrie, et pour le martyre qui l'a encore grandi. En défendant le Maréchal, nous défendons, avec la Justice et la Probité, la perennité de la France chrétienne.

En admettant parfaitement que vous pouvez donner des leçons de charité à beaucoup, je pense fermement que la charité du Christ est faite pour tous et doit aller à tous et que vous en manquez, Monseigneur, en la refusant à un grand Français qui a tant fait pour l'Eglise de France. Quant à la justice, je ne me permettrai pas de dire que vous en manquez puisque vous ne saviez pas.

Enfin, Monseigneur, pour achever de répondre très exactement à votre lettre, Votre Eminence prétend ne pouvoir pardonner au Maréchal d'avoir trompé les Français, puisque nombreux sont ceux qui furent condamnés pour lui avoir obéi (vous oubliez de dire assassinés et torturés). Nous nous étonnons que vous puissiez parâitre vous substituer ainsi à la Justice Divine sans vous inspirer de Sa Miséricorde. Nous ne voyons pas davantage comment vous pouvez prétendre que les Français ont été trompés par le Maréchal sous prétexte que beaucoup furent condamnés par des tribunaux d'exception, et dirigés, qui étaient le contraire de la Justice. Votre assertion doit réjouir nos ennemis, car elle les autoriserait à dire que Notre Seigneur Jésus-Christ a trompé ceux qui l'ont suivi, sous prétexte que beaucoup parmi eux ont été donnés aux bêtes dans les arènes romaines pour lui être restés fidèles.

Je prie votre Eminence, Monseigneur, d'agréer l'assurance de ma très Haute et respectueuse considération.

Signé: Marquis de Belleval


 

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