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Gouverneur général de Paris, le général Héring est aujourd’hui un de nos grands chefs militaires. Mais je crois qu’il ne sera pas froissé si j’ose déclarer qu’il ne ressemble pas du tout à ce qu’on appelle une figure parisienne. On ne rencontre pas ses photographies, on ne cite pas ses mots, et les journaux mondains omettent de noter ses comportements.
Cet homme doit être occupé d’autre chose : agir.
J’ai eu l’autre jour à solliciter une audience de lui. Elle m’était accordée au lendemain à cinq heures. J’étais à cinq heures moins cinq dans son antichambre des Invalides. Personne n’y traînait. Avant que fût sonné le dernier coup de l’heure, un officier m’introduisait dans le cabinet où naguère j’étais reçu par le général Gouraud.
Jeune encore, alerte, de taille moyenne, le visage avenant et résolu, l’œil vif et clair derrière le lorgnon, et le geste aisé, un officier général s’avançait, la main tendue.
- Heureux, mon cher compatriote, de faire votre connaissance.
Compatriote, oui ; un Alsacien, même un Strasbourgeois, mais un peu par hasard. Ses parents étaient originaires de la vieille et fidèle cité. Sitôt après leur mariage, après la guerre de 1870 où le père, officier d’artillerie, avait participé à la défense de la ville, tous avaient quitté la province natale et M. Héring renonçait à la carrière militaire pour habiter Tours et entrer dans l’administration des chemins de fer. Mais son cœur demeurait outre Vosges, profondément attaché au pays. On retournait là-bas chaque fois que l’on pouvait, et c’est là qu’en 1874 naquit le petit Pierre. Famille modeste, vie sérieuse, sans luxe, d’étude et de labeur. J’ai sous les yeux, elle doit dater de 1880, la photographie d’un gentil trio puéril. Il y a une grande sœur en costume d’Alsacienne, le petit Pierre qui lui sourit, et un bon gros bébé dans une espèce de redingote comique. Il sera tué en 1915, commandant de zouaves. Chrétien et Alsacien, Héring se voue, avec le sérieux de sa foi et la ténacité de sa province, à une carrière où il affirme de bonne heure des dons exceptionnels d’énergie et d’endurance. A noter, en 1899, tout près de ses débuts, son séjour à Madagascar, où il est sous les ordres d’un colonel qui s’appelle… Joffre. Les services rendus par le jeune officier lui valent une citation à l’ordre du corps expéditionnaire. Il demeure là-bas deux ans. Expérience de valeur. Les horizons coloniaux élargissent pour la vie les regards d’un homme.
Il ne s’agit pas de prendre goût à l’exotisme. Le devoir est en France. En 1902, Héring y rentre, est reçu l’année suivante à l’École de Guerre, en sort dans les premiers.
De bonne heure, Héring épouse lui aussi une Alsacienne, et fonde une famille où naissent quatre filles. Hélas, les soucis de santé ne l’épargnent pas. Mais en même temps, il poursuit brillamment son avancement, parcourt avec rapidité – troupe et état-major, - toutes les étapes de la vie militaire. Parmi les chefs qui l’apprécient, je vois des noms fameux : le colonel Joffre, le colonel Foch, les généraux Pau, Castelnau, de Langle de Cary, Gouraud et Weygand.
Au moment où éclate la guerre de 1914, Héring est à l’état-major de la 11ème armée. C’est sous les ordres du Général de Castelnau qu’il commence la campagne. Le 21 Janvier il reçoit sa première citation à l’ordre de l’armée.
En 1916, il est envoyé à l’armée britannique comme collaborateur du Commandant d’artillerie. La médaille D.S.O et la Croix de St Michel et St Georges soulignent la valeur de ses services.
En 1917, il commande l’A.D 58 à Reims, puis remplit les fonctions de chef d’état-major du Groupe des armées de l’Est. Le 6 Août 1917, il prend le commandement de l’A.D 71 et participe, en liaison avec l’armée américaine, à la poursuite de l’ennemi en retraite : au cours de cette poursuite, il est de nouveau cité à l’ordre de l’armée, et reçoit la médaille du D.S.M.
Et maintenant c’est la victoire, le retour à la France des chères provinces. Le but de la vie de Pierre Héring est atteint. Il est jeune encore. Il a déployé de hautes capacités, demeure qualifié pour rendre à son pays des services signalés. Le voici placé à la tête du 11ème régiment d’artillerie, et, en 1919, sous-chef d’état-major chargé des opérations de l’armée du Rhin sous le haut commandement du général Degoutte. Il reçoit alors son cinquième gallon d’or.
1922. Un nouveau degré est franchi. Il y a longtemps que le colonel Héring a été distingué par le maréchal Pétain. Il est appelé auprès de lui comme chef d’état-major. C’est alors qu’il donne sa pleine mesure, élargit son autorité. Elle est consacrée en 1926 par sa nomination de général de brigade et le commandement de l’École supérieure de Guerre. Tous ceux qui y ont reçu son enseignement ont éprouvé la netteté de sa pensée et le prestige de sa parole. Ses compagnons de campagne comme ses soldats avaient de bonne heure reconnu en lui un « as ». Il apparaît maintenant un maître de la guerre dans toute l’ampleur du terme. Pendant les deux années de sa magistrale direction, son renom s’étend. Il devient une des valeurs reconnues de l’armée française. C’est un de ces hommes sur qui on sait que l’on peut compter.
Au sortir de l’École de Guerre, Héring est désigné pour commander la 15ème division d’infanterie. Le 20 Décembre 1930, il reçoit celui de la 7ème région à Besançon et, placé à la tête de cette importante unité frontière, il dirige les grandes manœuvres de Franche-Comté en 1934.
A leur issue, le vainqueur de Verdun fait publiquement de lui le plus vif éloge, le présentant en quelque sorte comme son « fils spirituel » et le « continuateur de sa doctrine ». D’un tel maître, une telle appréciation classe un chef.
Nommé membre du Conseil supérieur de la Guerre le 27 Mai 1935, et gouverneur de Strasbourg, le général Héring effectue le 1er Juin 1936 son entrée dans sa ville natale, et y est nommé, le 2 Juillet, grand-officier de la Légion d’honneur.
Pour le petit Alsacien résolu, à la volonté précoce, quelle plus haute consécration de l’effort de sa vie ! Mais le séjour de l’Alsace, troublée par des agitations assez complexes, n’est pas de tout repos, surtout pour un militaire, au voisinage de l’Allemagne dont l’intrigue est sans cesse aux aguets.
Uniquement préoccupé de sa fonction, le général Héring sait demeurer étranger à toutes querelles de clocher. « Je le connais depuis trente-cinq ans, m’a dit un de ses familiers, et ne l’ai jamais vu tenir compte d’autre chose que de son devoir. " Chrétien, il est particulièrement lié avec l’évêque de Strasbourg, Mgr Ruch. Bientôt, en Alsace, il sait obtenir la confiance et la considération de tous.
En Septembre 1937, le général Héring dirige les grandes manœuvres de Normandie en présence de M. Daladier, ministre de la Défense nationale, et du ministre britannique de la Guerre, Lord Hore Belisha qui lui témoigne publiquement son admiration pour notre armée. Au moment où l’atmosphère internationale se charge de nuages de plus en plus menaçants, comme ce soldat du terroir est particulièrement à sa place devant la frontière de l’Est ! C’est sous sa direction que sont poussés tous les travaux de défense dans la région, et qu’en Septembre 1938, sont arrêtées les mesures multiples relatives à la défense de la ville et à l’évacuation éventuelle de sa population. Si l’orage éclate, qui sera mieux qualifié que lui pour tenir tête à l’agresseur ?
Hélas, les exigences de la limite d’âge sont impitoyables. « L’heure de la grande épreuve a sonné », écrit mélancoliquement le général Héring à un ami. La retraite… Le 23 Mars 1939, une dernière fois, les troupes de la garnison de Strasbourg défilent devant lui sur la place Broglie, en présence du général Gamelin et ses autorités civiles de la ville. Monsieur Charles Frey, maire de Strasbourg, exprime au gouverneur qui s’en va l’hommage d’affection et de gratitude de tous ses compatriotes, et le général Gamelin apporte celui de l’armée au Strasbourgeois qui, comme Kléber, incarne les plus belles qualités de sa ville natale.
Au chef de l’état-major de la Défense nationale, le général Héring, les yeux dans les yeux, affirme à son tour : « Je reste à Strasbourg, mon général, prêt à répondre à votre appel, la tête solide et le cœur chaud, sans limite d’âge cette fois ». Le préfet du Bas-Rhin, M. André Viguié, en termes vibrants, le remercie de cette assurance réconfortante.
Mais le général Héring, - ce qui ne lui est jamais arrivé, - manque à sa promesse, car c’est la grande patrie qui le réclame. Quand, il y a quelques semaines, éclata la guerre, il ne paru pas au gouvernement qu’il pût mieux confier la défense de Paris qu’à ce grand soldat alsacien (10 Septembre 1939).
Le général Héring eût-il préféré un rôle plus actif ? Il ne me l’a pas dit. Dans le moment où nous sommes, on ne choisit pas son poste. On sert.
Ce que je sais, c’est que celui qu’il occupe ne saurait être en de meilleures mains. Le général Héring est un de ses hommes qui, sans phrases et sans gestes, quelles que soient les circonstances, par un don naturel et une vigilance sans cesse aux aguets, sont toujours à la hauteur de leur devoir, le conçoivent dans toute sa rigueur et le remplissent dans toute sa plénitude.
André Lichtenberger
REVUE des DEUX MONDES, 15 Novembre 1939 |