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Dans ce rapport officiel, rédigé en 1947 par le Général DUFFOUR à la demande du Général BERTRAND, nouveau Commandant de l'Ecole Supérieure de Guerre, l'auteur souligne sans embage à quel point le Général HERING a réorienté la vision stratégique militaire des Officiers par "la vivacité de son imagination et l'acuité de son sens critique". C'est dans ce rapport officiel qu'est attribuée au général HERING la paternité des "groupements tactiques inter-armes"... dans l'armée française, paternité que d'autres officiers ont cherché à s'attribuer après la guerre, sans complexe.
DES RESPONSBILITÉS DOCTRINALES ET AUTRES DE L’ÉCOLE SUPÉRIEURE DE GUERRE
Septembre 1947, Extrait de l’Étude rédigée par le général DUFFOUR à la demande du général BERTRAND, commandant de l’Ecole
…Ainsi va le train de l’enseignement jusqu’au milieu de l’année 1926, où le sort de l’Ecole est confié à un homme dont nous estimons pouvoir dire qu’il a, par la vivacité de son imagination et l’acuité de son sens critique, émergé entre tous ceux qui ont commandé l’Ecole de 1919 à 1939 : le Général HERING. A cette date, les maîtres de tactique ont complètement élucidé les exigences, les formes, le mécanisme des opérations défensives et offensives de la guerre de stabilisation : leurs disciples sont dûment préparés à recommencer « la dernière », du moins dans le style de la bataille de France de 1918. Mais l’acquisition et l’usage de cette lourde technique, qui font appel à la méthode, à la mémoire – et aux aide-mémoire – des exécutants, beaucoup plus qu’à leurs qualités d’initiative, de coup d’œil et de caractère, ne constituent pas une discipline propre à rendre les esprits souples et capables, par conséquent, de faire face aux surprises, aux « coups de théâtre » d’une future guerre. Certains professeurs s’en préoccupent, quelques disciples le sentent confusément, qui manifestent une évidente lassitude pour les travaux interminables et minutieux, exigés par la résolution des cas concrets qu’on leur propose. Nul doute, dès lors, que l’enseignement tactique ne tende à se cristalliser, au grand dommage de la formation intellectuelle et morale des officiers qui le reçoivent. Le danger est grave.
C’est dans cette conjoncture que le Général HERING est appelé à la tête de l’Ecole ; nous l’y rejoignons bientôt (septembre 1926), venant du Maroc (campagne du Rif), où nous est parvenue inopinément la nouvelle de notre nomination au poste de commandant en second, directeur des études… Il veut bien nous consulter sur la mise à l’ordre du jour des problèmes de manœuvre et de combat en rase campagne : je lui réponds par le souvenir de mon expérience personnelle au cours des voyages de tactique générale, conduits dans la période 1919-24. Notre accord sur cette orientation nouvelle se scelle donc tout de suite. Elle inquiète quelques professeurs, et aussi des disciples qui viennent nous confesser leur crainte de voir l’enseignement s’écarter des réalités du combat, dont la plus certaine est la puissance de feu. Le général passe outre, et nous l’entendons encore nous dire : « le Boche, dont l’armée sera reconstituée avant 15 ans pour nous attaquer de nouveau, ne nous laissera pas le choix : c’est à la guerre de mouvements qu’il nous conviera d’emblée. » Paroles prophétiques ; on était à l’automne 1926, au temps de la grande illusion de Locarno, des roueries de Stresemann, de l’aberration des Anglais qui n’ont d’yeux que pour le relèvement économique et financier de l’Allemagne aux dépens de notre sécurité (et de la leur) ; au temps, enfin, de la veulerie des Français qui, croyant à l’instauration définitive de la paix européenne, abandonnent délibérément leurs armes pour adopter les lois militaires du moindre effort, c’est à dire le funeste service d’un an, avec lequel notre « nation armée » se condamne à la défensive, plus coûteuse encore qu’un équipement offensif perfectionné.
Le « coup de barre » du général HERING, que nous venons de rappeler (et c’est pour cela que nous l’avons rappelé), offre l’exemple typique d’une de ces responsabilités doctrinales que le commandant de l’Ecole de Guerre peut être amené à prendre, s’il a l’esprit libre de tout conformisme et s’il est pénétré de son rôle essentiel qui consiste à faire œuvre d’éducateur, d’animateur d’intelligence. L’année suivante (1927), le général HERING porta son attention sur un autre point non moins important. En analysant précédemment l’Étude sur la « réorganisation de l’Ecole de Guerre », que notre État Major soumit au maréchal PÉTAIN le 8 Mars 1919, nous avons noté que, dans le programme d’enseignement tracé dans ce document, il n’était mention ni d’un cours d’histoire militaire, ni d’un cours d’industrie de guerre, et nous avons vu ensuite que le général DEBENEY, charge de remettre l’Ecole en marche, n’hésita pas à combler la première lacune. Pourquoi laissa-t-il subsister la seconde ? Les raisons n’en sont pas claires. A notre avis, on peut attribuer le fait à un défaut de formation technique, commun à la plupart des chefs français de la victoire – défaut qui engendrait chez eux une certaine incuriosité des possibilités d’amélioration de notre matériel de guerre. De ce défaut, une preuve existe, que peu d’historiens de la Grande Guerre ont signalés et qu’il importe de rappeler ici. Quand le front se fut stabilisé sur le théâtre franco-belge à la suite de la « course à la mer », FOCH eut la vue très nette de la transformation radicale qui subissait le caractère et les formes de la lutte : la guerre à coups d’hommes en terrains libres faisant place, désormais, à la guerre de matériel en terrains organisés. Dans les premiers mois de 1915, il fit part à JOFFRE de ses réflexions sur ce sujet dans une série de lettres où s’affirme une faculté de prévision technique qu’aucun de ses pairs d’alors n’a manifestée et qui constitue l’un de ses plus beaux titres de gloire, en même temps que le moins connu. Cette magistrale leçon de choses servit aux techniciens du G.Q.G pour tracer les grandes lignes du programme de fabrications de Juillet 1915, dont les fruits ne mûrirent que 2 ans plus tard, en 1917.
– Au lendemain de l’armistice, on se plut, chez nous, à reconnaître que les « chars d’assaut » avaient été l’outil déterminant de la défaite allemande : il eût donc été logique de tabler sur un perfectionnement progressif des qualités mécaniques de ces engins dont l’existence nous ouvrait la perspective d’un temps où, grâce à eux, la manœuvre sous le feu deviendrait une réalité banale. Cela autorisait, pour le moins, l’institution, à l’Ecole, d’un cours nouveau traitant de la technique de fabrication, de l’emploi tactique et de l’avenir des véhicules blindés automoteurs. On n’y songe à peine et l’on se contenta finalement d’affecter un officier de chars au cours d’infanterie. Cette étroitesse de vue eut peut-être une excuse que voici : lorsqu’à la fin de 1919, PETAIN et BUAT accédèrent respectivement aux charges de vice-président du Conseil supérieur de la guerre et chef d’état-major général, ils firent immédiatement connaître au ministre de la guerre le résultat de leurs études sur les caractères qu’il convenait d’imprimer à la nouvelle organisation militaire de la France, et ils insistèrent en particulier sur la nécessité de renforcer et de lier les organes d’invention, d’étude et de construction du matériel de guerre en créant un Service de Fabrications subordonné aux directives du commandement. Le général DEBENEY crut sans doute à l’accomplissement très prochain de cette réforme capitale : toujours est-il qu’il préféra attendre… … Le général HERING sentit vivement tout l’intérêt, toute la portée d’un tel cours ; il en fit l’objet d’un rapport proposant son établissement sous la dénomination très large de « cours technique ». Le général DEBENEY, qui était devenu chef d’état-major général par suite du décès de BUAT, en discuta avec lui mais écarta en définitive la proposition, en arguant de l’impossibilité où il se trouvait d’obtenir les crédits nécessaires.
Ce refus était profondément regrettable : nous y voyons un autre exemple de «responsabilité doctrinale », perçue par le commandant de l’Ecole, mesurée exactement et acceptée par lui, mais que les dirigeants de l’armée se refusent à partager avec lui pour un motif d’argent – c’est-à-dire, sans jeu de mots, pour le plus pauvre des motifs.
Vers la fin de 1929, le général HERING est nommé divisionnaire et nous lui succédons à la tête de l’Ecole. Il part en nous laissant ainsi qu’à tous les professeurs, le souvenir d’un chef dont l’ouverture et l’activité d’esprit s’allient aux plus hautes qualités de caractère et de cœur. S’il nous fallait le peindre d’un mot, nous dirions qu’il avait le tempérament d’un « novateur ». Combien y a-t-il dans l’Armée française de 1947, d’officiers généraux et supérieurs qui sachent que la notion et le vocable de « groupement tactique », aujourd’hui caractéristiques de notre doctrine de combat, lui sont dus ? C’est pendant son passage à l’Ecole de Guerre (1926-29) qu’il les a conçus, en réaction divinatrice contre le compartimentage des armes dans les opérations offensives en rase campagne. Depuis lors, il n’a point manqué de candidats pour revendiquer l’honneur de cette découverte – ce qui ne laisse pas d’être savoureux…
Général Dufour
Extrait des « Responsabilités doctrinales de l’Ecole Supérieure de Guerre » p. 48 à 53 09- 1947 

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