Paris, le 17 Octobre 1938
SENAT
Mon Général,
J’ai bien reçu au moment où vous avez eu l’amabilité de me l’adresser votre lettre contenant deux notes sur la direction de la guerre et la Défense Nationale. Les vacances d’abord, qui m’ont retenu loin de Paris, et la période si critique que nous venons de traverser ensuite, ne m’ont pas permis de vous remercier aussitôt et de vous dire avec quel intérêt j’ai pris connaissance des idées si claires que vous développez.
Je pense comme vous que la guerre se pratique aujourd’hui dans les trois dimensions, et vous ajoutiez même dans notre conversation orale de Strasbourg que le facteur temps était devenu prédominant. Il m’a semblé cependant, au cours de l’expérience de mobilisation réduite qui vient d’être faite que ce facteur n’avait pas été suffisamment respecté.
Je vais en prendre pour exemple cette arme, qui est « à cheval » entre le département de la guerre et le département de l’air, qui est la D.C.A. Il m’a été donné de constater que les batteries aériennes de soixante quinze comme les sections de mitrailleuses de D.A.T du dispositif de défense mis en place au cours des mesures de protection, comprenaient un personnel de réserve dépassant près de quatre vingt quinze pour cent.
Je ne crois pas qu’une telle formule soit heureuse, alors qu’il faut moins de deux heures à un appareil adverse pour atteindre le centre de la France et que les opérations aériennes intervenant au début d’un conflit seraient de nature à paralyser les opérations vitales de la mobilisation des armées, de la mobilisation industrielle et de la concentration des forces.
Sans prétendre « qu’un changement de main » soit nécessaire, il faudrait toutefois que l’on organise la D.C.A en fonction de son intervention immédiate, et pour cela c’est toute une organisationpermanente qu’il faudrait prévoir.
Le cadre d’une lettre est malheureusement trop étroit pour aborder l’ensemble des sujets sur lequel une mise au point me paraît absolument nécessaire au lendemain de l’expérience que nous venons de faire. Si au mois de Juillet « on ne pouvait changer les chevaux au milieu du gué », il faut se dire qu’aujourd’hui nous disposons tout au moins d’un certain nombre de mois pour prendre toutes les dispositions nécessaires qui nous permettrons d’aborder le printemps et l’été 1939 avec une organisation militaire plus adéquate aux conditions de la guerre moderne.
Veuillez accepter, mon Général, je vous prie, l’expression de mon meilleur souvenir et de mes dévoués sentiments.
Signé : LAURENT-EYNAC
Sénateur – Ancien Ministre